Le « Fil d'Ariane » et le trésor oublié des Ysarn de Villefort :
une épopée généalogique entre Sud et Nord
Dans la recherche généalogique, la distance constitue souvent le premier obstacle. Comment imaginer qu’une lignée des YSARN (également orthographiée IZARN, YZARN, DISARN ou DIZARN), originaire du Vivarais, livre ses secrets à l'autre bout de la France, au cœur des Ardennes ?
Pourtant, là où la géographie sépare, la solidarité rassemble, transformant l'isolement du chercheur en une formidable aventure collective.
Un pont entre les archives : la relance du Fil d'Ariane ardennais
Pour briser les verrous géographiques, il existe une passerelle : Le Fil d'Ariane. Ce service d'entraide bénévole permet aux généalogistes éloignés d'obtenir gratuitement des actes autrement inaccessibles. Que l'on réside à l'autre bout de l'Hexagone ou à l'étranger, ce réseau de volontaires offre ses « jambes » au chercheur pour explorer les dépôts d'archives locaux.
Depuis juin 2026, l'antenne des Ardennes a repris une activité soutenue sous la coordination de Sébastien, épaulé par trois bénévoles dévouées : Catherine, Christiane et Geneviève. Cette réouverture a fait le bonheur de quatre passionnés d'histoire.
Tout commence avec Louis de Paoli, qui s'intéresse aux YSARN : l'une des branches de cette famille est en effet originaire de sa région natale, le Tarn-et-Garonne. Il s'agit des YSARN, seigneurs de Capdeville (près de Montauban), issus de Castres et alliés à de nombreuses familles notables de la région.
En lançant des recherches tous azimuts, Louis croise la route de Christiane Loubière (Aveyron), Marc Vignes (Maine-et-Loire) et Jacques Bécudel (région parisienne). Tous trois ont des attaches avec ces YSARN et explorent des branches parallèles. Sans créer d'association formelle, ce collectif informel décide de mutualiser ses travaux en vue de publier une étude globale. C'est à ce titre qu'ils sollicitent cet été le Fil d'Ariane... et croisent d'autres passionnées.
La découverte d'une mine d'or aux Archives des Ardennes
Geneviève Goffette et Christiane Joos, habituées de la salle de lecture des Archives départementales des Ardennes et reconnues pour leur travail colossal sur les Pupilles de la Nation de la Grande Guerre, prennent en charge la demande. À l'origine, il ne s'agissait que d'obtenir la copie d'un inventaire après décès de 1769 concernant Louis François ISARN de Villefort, ancien gouverneur de la citadelle de Valenciennes.
Mais en plongeant dans la sous-série 1 E (Seigneuries et papiers de famille), les deux bénévoles mettent au jour un fonds remarquable sous les cotes E 443 et E 444. L'état de conservation et le contenu de ces documents se révèlent saisissants :
Des testaments et inventaires après décès de plusieurs ISARN (1763 et 1769), ouvrant une fenêtre intime sur leur quotidien ;
L'inventaire des appartements du Châtelet à Paris de Marie Barbe d'Isarn de Villefort ;
Le mémorial de titres et un procès-verbal des Preuves de Noblesse Filiation et Légitimation de Noble de Philippe d'Isarn de Villefort pour son admission dans l'Ordre de Malte (Saint-Jean de Jérusalem) ;
Un arbre généalogique original, véritable colonne vertébrale de la lignée.
Au total, plus de 500 feuillets sont numérisés bénévolement par Geneviève et Christiane. Cette mine d'informations bouleverse l'étude de nos quatre chercheurs : de nouvelles branches apparaissent, tandis que de multiples références à des testaments et contrats de mariage relancent les recherches ou confirment des hypothèses audacieuses.
Une énigme historique : Que fait le fonds de cette famille du Sud aux Archives des Ardennes, alors qu'elle n'a pas a priori séjourné dans la région ? Une piste se dessine : à Mariembourg (en Belgique voisine), vivait à l'orée de la Révolution, le marquis Louis Anne YSARN de Montjeu et son épouse Françoise Marie Rosalie Thevet de Marsac. Les papiers conservés dans les Ardennes citent ce couple ainsi que des proches, comme l'abbé Louis Antoine, chanoine et Grand Vicaire du diocèse de Reims. Ce fonds provient des versements de l'Administration des Domaines, qui séquestra les biens des émigrés et confisqua leurs archives.
Qu’est-il exactement arrivé à ces Ysarn ? De futures découvertes nous le diront peut-être...
Compte tenu de ses nombreuses ramifications, la famille YSARN se caractérise par une histoire riche et complexe. Elle prend sa source dans la vieille province du Vivarais : c'est au village de Villefort (situé dans le département actuel de la Lozère) que se fait connaître son plus ancien ancêtre documenté.
I. Les origines vivaraises : des marchands du Moyen Âge à la noblesse locale
Au sortir de la grande épidémie de Peste Noire, en pleine guerre de Cent Ans, émerge la figure de Raymond YSARN. Bien que sa date de naissance exacte ne soit pas connue, son parcours permet de la situer aux alentours de 1360.
Une ascension bourgeoise (1405-1420) : Qualifié de marchand à Villefort dès 1405 et jusqu’à son décès survenu peu après 1420 (il teste en 1418 et apparaît encore dans des actes en 1419), Raymond Ysarn acquiert les moyens financiers d'accéder à des biens seigneuriaux.
L'acquisition de fiefs nobles :
En novembre 1405, il achète à Pierre d’ORLHAC, bourgeois de Mende, les rentes et censives seigneuriales du lieu de Coursoules.
En février 1406, il est qualifié de rentier des censives de noble et puissant Armand Garin, chevalier et seigneur de Tournel.
L'accès au statut noble : Dénommé « probe homme » en 1409, il est qualifié de « noble » dès 1416 lors de l’hommage qu’il rend au roi pour la reconnaissance du lieu des Vans et d'autres fiefs.
Son fils, Étienne YSARN, figure également comme marchand dans les actes notariés. Le fils aîné de ce dernier, Pierre YSARN, poursuit d'abord cette activité marchande et reçoit l'appellation de « probe homme », avant de se voir reconnaître celle de « noble et seigneur de Villefort et de Coursoules ».
Le ressort de l'ascension sociale : C'est essentiellement par des alliances matrimoniales méthodiquement ciblées, appuyées par l'achat récurrent de biens seigneuriaux, que les YSARN intègrent progressivement la modeste noblesse provinciale. Dès la quatrième génération, les actes notariés et religieux les qualifient systématiquement de « seigneurs de Coursoules, de Masméjan et de Castanet, coseigneurs de Villefort ». Sans chercher des unions de haute notoriété, la famille célèbre désormais tous ses mariages dans le milieu noble local, restant profondément ancrée dans son terroir vivarais.
II. L'implantation parisienne et l'entrée dans l'entourage royal
La famille franchit un cap décisif lorsqu'elle émerge, à la faveur d'alliances plus lointaines, sur la scène parisienne et versaillaise.
Le premier artisan de ce rayonnement est Louis François d’YSARN de MONTJEU, marquis de VILLEFORT, seigneur de Chassaigne et du Coussac, coseigneur de la ville des Vans et mandement de Naves, seigneur de Castanet, baron de Coursoules, mousquetaire de la deuxième compagnie et page de la Grande Écurie dès avril 1728 (demeurant plus tard, en février 1756, rue des Quatre-Fils, en la paroisse Saint-Jean-en-Grève à Paris).
Il contracte un second mariage marquant avec Anne Bénigne GOUJON de GASVILLE, fille d’un conseiller du roi, maître des requêtes honoraire de son hôtel et ancien intendant de justice, police et finances de Rouen — une famille particulièrement en vue auprès du monarque.
Une charge prestigieuse à la Cour
S'il est un élément remarquable dans cette élévation au sein de la « gentry » de Versailles, c'est l'accession d'Anne Bénigne à la charge de sous-gouvernante des Enfants de France. Fait exceptionnel : cette fonction prestigieuse au service des enfants royaux deviendra presque héréditaire au sein de la famille, se transmettant de belle-mère à belle-fille sur trois générations consécutives !
III. La vocation des armes, les engagements religieux et les aléas de l'Histoire
Le métier des armes : une tradition constante
Chez les hommes de la maison Ysarn, la carrière militaire constitue une véritable constante jusqu’à l'extinction de la lignée. La famille compte de très nombreux officiers distingués, parmi lesquels :
Un lieutenant pour le roi et commandant des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat de Lérins ;
Un colonel, maître de camp en second du régiment d’Austrasie à l'Île-de-France ;
Un officier ayant suivi le général Maximilien Sébastien FOY en Turquie, décédé de la peste en Valachie (Roumanie actuelle) à la fin de l'année 1806 ou au début de 1807 ;
Deux gouverneurs des villes de Valenciennes et de Mons ;
Deux brigadiers des armées du roi, gouverneurs des places de Guérande, Brest, Le Croisic, Saint-Nazaire et Guingamp.
En récompense de leurs services sur les champs de bataille, la distinction de chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis leur fut très fréquemment attribuée.
Entre foi protestante et engagement religieux
Parallèlement à la carrière des armes, plusieurs Ysarn sont entrés dans les ordres religieux. Il s’agissait essentiellement des cadets de famille chez les hommes. Pour les filles, l’obligation de constituer des dots onéreuses pour des fratries souvent nombreuses poussait également plusieurs cadettes à intégrer différentes communautés religieuses.
Sur le plan confessionnel, dès l’implantation du protestantisme en Vivarais, les Ysarn embrassèrent la Réforme. Ce n’est que vers 1650 qu’ils réintégrèrent le catholicisme, décision indispensable pour accéder aux offices et charges de l’État leur permettant d'élever leur rang social.
IV. La Révolution, l'exil et le déclin de la branche aînée
La Révolution française accélère brutalement le déclin de cette lignée. Confrontés aux bouleversements politiques, plusieurs membres émigrent et finissent leur vie dans la pauvreté en terre étrangère.
Extinction de la lignée française : Louise Antoinette d’YSARN de MONTJEU, dernière représentante de la branche aînée en France, meurt célibataire et rentière à son domicile d'Avallon (Yonne), le 21 octobre 1852.
Extinction de la branche suisse : Une descendance s'était établie en Suisse, dans la région de Neuchâtel. Elle s'est éteinte à son tour avec le décès d’Amélie Sophie d’ISARN de VILLEFORT en 1895.
V. Les autres branches et la transmission du nom jusqu'à nos jours
Si la branche aînée s'est éteinte, le tronc commun des Ysarn a donné naissance à une multitude de branches et de rameaux à travers les siècles. Parmi les deux principales :
Les YSARN, seigneurs de Capdeville : Établis dans le Tarn-et-Garonne, ils se sont éteints dans leur ligne masculine en 1904 à Montauban.
Les YSARN, seigneurs de Cornus : Originaires des environs de Millau en Aveyron, ils ont relevé le titre et l'appellation « de VILLEFORT ».
Cette branche de Cornus est la seule à s'être perpétuée jusqu'à nos jours. De nombreux descendants portent encore aujourd'hui les patronymes ISARN de VILLEFORT ou IZARN de VILLEFORT. Au fil des siècles et de la rédaction des actes d'état civil et paroissiaux, la graphie d'origine YSARN s'est en effet progressivement transformée en ISARN et IZARN.
Auteurs : Jacques Bécudel, Geneviève Goffette, Christiane Joos, Christiane Loubière, Louis de Paoli, et Marc Vignes.
Pour déposer une demande sur le fil d’Ariane : https://www.entraide-genealogique.net